Agent de sécurité privée, profession en surchauffe


Sur la brèche depuis le 13 novembre, les agents de sécurité privée sont confrontés au défi posé par la menace terroriste, alors que la profession cherche à gagner en crédibilité.

Avec leur costume sombre, ils sont devenus des personnages familiers de notre environnement. Depuis le 13 novembre, on les voit partout, à l’entrée des grands magasins, des salles de spectacles, des palaces et des lieux de culte, mais aussi devant certains sièges d’entreprise. Les agents de sécurité privée sont là, contrôlant les sacs, passant au détecteur de métaux les visiteurs… Pour le président de l’Union des entreprises de sécurité privée (USP), Claude Tarlet, « la demande en agents a bondi de 8 à 10 % » au lendemain des attaques au Bataclan et au Stade de France. En quelques jours, plus de 15.000 vigiles supplémentaires ont ainsi été déployés sur le terrain, en Ile-de-France et dans des villes comme Lyon et Marseille. Au centre commercial de Beaugrenelle, jusqu’à trois vigiles ont été placés aux entrées principales, les entrées annexes ont elles aussi été protégées. Des agents ont été postés dans le parking afin d’inspecter les voitures et même d’ouvrir les coffres, comme l’état d’urgence les y autorise.

Pour les sites industriels sensibles, le passage du plan Vigipirate au niveau « écarlate », le plus élevé, avait conduit à renforcer les dispositifs de protection dès le mois de février 2015 : « L’évolution de nos effectifs d’agents a été assez faible. On était déjà dans un dispositif de protection 24 heures sur 24 sur nos sites classés OIV [opérateur d’importance vitale, NDLR] », confirme Jean-Louis Fiamenghi, directeur de la sûreté de Veolia.

Depuis quelques semaines, la surchauffe est certes retombée. Mais la pression demeure sur les sociétés de sécurité privée et leurs 160.000 agents. D’abord, parce que le maintien du plan Vigipirate au niveau « attentat » conduit les préfets à recommander un niveau élevé de protection. Surtout, l’Euro 2016 de football va exiger une nouvelle mobilisation de ces entreprises pour procéder aux fouilles des spectateurs qui assisteront aux 51 matchs prévus dans l’Hexagone : avant le 13 novembre, les besoins avaient été évalués à 10.000 postes d’agents de surveillance. La menace terroriste devrait conduire à une réévaluation des recrutements nécessaires dans toute la France.

La fin des gros bras

Mais on n’entre pas du jour au lendemain dans l’univers de la sécurité privée : la profession est réglementée. Que l’on soit vigile au Stade de France ou devant un centre des impôts, que l’on soit salarié du site que l’on protège ou d’une société de sécurité, pour exercer le métier d’agent, il faut être titulaire d’une carte professionnelle. Au coeur du dispositif, le Conseil national des activités privées de sécurité (Cnaps), haute autorité sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, présidée par le très influent criminologue Alain Bauer. Chargée depuis janvier 2012 de réguler et de faire la police dans le secteur, c’est elle qui délivre ce « passeport » après une enquête de moralité sur le postulant et l’obtention par celui-ci d’un CQP (certificat de qualification professionnelle) d’agent de sécurité, à l’issue d’une formation de 140 heures. Valable cinq ans, cet agrément doit ensuite être renouvelé pour continuer d’exercer.

Si autrefois les entreprises voulant filtrer les visiteurs pouvaient hériter de gros bras pas toujours fréquentables, ce n’est plus le cas. Une condamnation pénale inscrite au bulletin no 2 du casier judiciaire suffit à rejeter un candidat, même s’il ne s’agit que d’un très gros excès de vitesse.

Après les attentats, les entreprises de sécurité, assaillies de demandes mais sans les moyens humains pour y répondre, ont dû trouver dans l’urgence des solutions. Utilisation massive des heures supplémentaires, recours à la sous-traitance, appel aux vacataires travaillant dans l’événementiel : toute la palette a été mise en oeuvre, les clients historiques étant les premiers servis. « On ne pouvait pas attendre des nouvelles recrues. L’obtention de l’agrément n’est pas assez rapide », soupire Jean-Paul Courbe, un ancien pompier de Paris qui a créé sa société ANH près de Tours. Pour recruter 22 agents en CDD, en plus de ses 50 salariés habituels, il a, lui, décidé de piocher dans le fichier des anciens du centre de formation adossé à son entreprise.

Dans un secteur très atomisé – avec près de 9.800 sociétés, dont plus de 6.000 sous le statut d’autoentrepreneur – et très concurrentiel, il y a bien eu des abus. Tout le monde ne parvenant pas à satisfaire ses besoins en vigiles, « certaines firmes de sécurité ont fait monter les enchères réclamant jusqu’à 25 % en plus du prix habituel », glisse Patrick de la Guéronnière, président de l’Agora des directeurs de la sécurité.

Valoriser le métier

Dans ce milieu où rares sont ceux qui parlent, des sociétés auraient aussi agi en marge de la loi, envoyant des gens sans carte professionnelle ou dépassant le plafond d’heures supplémentaires. « Dès le 15 novembre, le Cnaps a fait effectuer des contrôles pour s’assurer que les renforts étaient agréés », souligne Patrick de la Guéronnière.

Financé par une taxe versée par les entreprises du secteur et une dotation publique, le CNaps a, de l’avis général, assaini la profession. Même si elle se moralise, celle-ci est toutefois loin d’être totalement dans les clous : en 2014, 11.826 manquements ont ainsi été relevés par le CNAPS. L’absence de carte professionnelle ayant conduit à sanctionner 1.673 agents de sécurité, 59 % de plus qu’en 2013. Cent cinquante entreprises ont également été condamnées à des sanctions financières, les défauts d’agrément du dirigeant ou de la société faisant partie des délits les plus fréquents.

L’un des problèmes du secteur, c’est qu’il peine à recruter et surtout à conserver ses recrues. La profession souffre encore d’une mauvaise image. Pour beaucoup c’est un métier alimentaire, mal rémunéré avec des plus bas salaires tout juste au SMIC. Le « taux de rotation » y est exceptionnellement élevé, flirtant avec les 50 %. « En 2014, 95.200 personnes ont été recrutées dont 69 % en CDD et 93.600 personnes ont quitté la branche », pointe Omar Kerriou, secrétaire général CFDT et ancien du groupe Securitas. « Nombreux sont ceux qui passent leur CQP sans connaître le métier : du coup, lorsqu’ils arrivent sur le terrain, ils découvrent qu’ils doivent travailler debout des heures d’affilée, qu’ils sont mobilisables la nuit, le week-end, et veulent s’en aller », poursuit-il.

Pour les deux organisations patronales, l’USP, qui fédère les grands groupes – le leader Securitas venant toutefois d’en partir – et le SNES, centré sur les PME et les TPE, l’enjeu de la formation est essentiel pour valoriser le métier, toujours en quête d’une crédibilité. De fait, celui-ci ne requérant aucun diplôme hormis le CQP conditionnant la carte professionnelle, beaucoup de personnes sans aucune qualification se présentent à l’embauche. Mais toutes n’ont pas le profil recherché. C’est ce qui a conduit la société ANH à effectuer un filtrage. « Nous faisons passer un pré-examen aux postulants pour vérifier s’ils savent lire, écrire, et s’ils ont des bases de calcul mental. Si ce n’est pas le cas, nous ne les prenons pas », explique Thibaut Massena, l’un des formateurs. La voix forte et martiale, cet ancien capitaine de l’armée explique : « Les brutes épaisses qui font de la baston, nous n’en voulons plus ! Nous cherchons des individus capables de comprendre des consignes et d’intégrer les fonctions d’accueil liées à leur travail. » « L’agent de sécurité est souvent la première personne en contact avec le public sur un site », rappelle-t-il. Pas question d’avoir des élèves mal rasés, ou avec un piercing.

La question du port d’arme

A partir de juillet 2016, le CNaps va, en plus de ses missions actuelles, récupérer le contrôle des organismes de formation professionnelle. A écouter Alain Bauer, ce n’est pas du luxe. « Il y a un grand ménage à faire », dit-il, s’étonnant à la fois du nombre excessif de qualifications proposées sur le marché et… du taux de réussite très élevé à l’examen de passage du CQP.

Face au défi de la professionnalisation, chacun souligne la nécessité de créer des formations à l’encadrement. « Cela permet trait de donner des perspectives de carrières et de fidéliser ceux qui entrent dans la sécurité », note Claude Tarlet, qui travaille sur un projet d’Ecole nationale de la sécurité privée. Les clients sont également demandeurs : « 140 heures de formation pour un agent ce n’est rien ! Ce qui fait souvent la différence d’une société à l’autre c’est le management », observe Jean-Louis Fiamenghi.

La menace terroriste est évidemment un défi supplémentaire à gérer. Après l’attaque à « Charlie Hebdo » en janvier 2015, un module de formation spécifique a commencé à être mis en place. Chez ANH, quatre heures se sont ainsi ajoutées aux 140 heures de formation réglementaires. « On leur apprend à détecter les comportements suspects et à protéger les gens », indique Thibaut Massena. « Aujourd’hui, la profession n’est ni formée ni équipée pour faire face à des agressions volontaires. Il faut réfléchir à notre réelle valeur ajoutée », estime Simon Hoayek, le PDG du groupe Byblos – 1.200 salariés. Pour lui « il faut aller vers une sécurité plus intégrée où l’on devient un tiers de confiance qui apporte une expertise au client et ne se contente pas de répondre à un cahier des charges ».

Parallèlement, le risque d’attentats a aussi fait naître des nouvelles demandes. Ainsi, une réflexion a été engagée sur la labellisation des acteurs de la sécurité habilités à « gardienner » les sites sensibles. Dans la foulée des attaques au Bataclan, le Cnaps a également préconisé la création d’un corps spécifique « d’agents de sécurité renforcée », en d’autres termes armés, pour protéger les lieux les plus exposés. En réalité, la réglementation permet déjà aux agents de protection statique de porter une arme, sous réserve d’une autorisation préfectorale. « Mais dans la pratique, rares sont ceux qui y ont recours », observe le SNES. Le sujet fait débat aussi bien au sein des acteurs du secteur que chez les donneurs d’ordre. « Ce qui est sûr c’est que le politique a besoin de cette filière en appui des forces de l’ordre », martèle Claude Tarlet.

L’une des craintes de la profession aujourd’hui est toutefois d’être infiltrée par des individus radicalisés. Face à ce risque, le Cnaps est en première ligne au moment d’agréer les candidats. Il revient ensuite aux entreprises d’être vigilantes. « C’est au manager sur le terrain qu’ incombe la responsabilité de repérer les évolutions suspectes », confirme Simon Hoayek. Pas si simple. « Le recours à la sous-traitance, important dans le secteur, peut être un frein à la détection de la radicalisation », juge Philippe Bem, élu CGT de Néo Sécurité. En attendant, la profession a compris que le contexte actuel était l’occasion pour elle de gagner ses lettres de noblesse.

Nathalie Silbert, Les Echos

 

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